samedi 30 décembre 2017

“Le blé avait soif de nitrates, il en redemandait !”

A la fin des années 50, Bernard Ronot, céréalier en Côte-d’Or, se convertit avec enthousiasme à l’agriculture productiviste. Ses rendements grimpent. Mais les dogmes du paysan, dans les années 80, sont sévèrement bousculés…


« On a complètement perdu le lien avec la terre », dit Bernard Ronot, en faisant bien rouler les « r ». Mains épaisses posées sur la toile cirée, yeux vairons brillants, l’ancien agriculteur céréalier de 85 ans reçoit chez lui, dans sa ferme de Chazeuil, en Côte-d’Or. Attablé dans l’ancienne grange transformée en salon, ce personnage attachant, devenu le symbole ­local d’une agriculture cons­ciente et écologique, fouille patiemment dans ses souvenirs.

Azote, acide phosphorique, potasse…
« Pour moi, la décennie 1958-1968 fut synonyme de “révolution verte” », résume-t-il. Une révolution productiviste dont il fut l’ardent promoteur. « J’étais programmé pour ça. » Entre les deux guerres mondiales, son père, éleveur et céréalier, a déjà recours, comme nombre de paysans français, à des engrais chimiques pour cultiver ses 40 hectares de terres. Azote, acide phosphorique et potasse lui permettent d’augmenter ses récoltes. L’ammoniac utilisé dans les engrais est celui qui servait à fabriquer les bombes de la Première Guerre mondiale. Après l’armistice de 1918, le regain de végétation sur certains champs de bataille semble donner des idées à l’industrie chimique, notamment en Allemagne, qui recycle ses stocks de nitrate dans l’agriculture.

Au sortir de la Seconde Guerre mondiale, fort des préceptes inculqués par son père et de son apprentissage à l’école agricole, Bernard Ronot, jeune paysan de 20 ans, est prêt à passer à la vitesse supérieure. Le contexte de la fin des années 1950 va l’y aider. Après la pénurie alimentaire de l’après-guerre, l’agriculture française, portée par le progrès technique, se modernise. La motorisation, avec l’arrivée des tracteurs en 1948 grâce au plan Marshall, est une première étape. Un large mouvement social soutenu par des syndicats comme la JAC (Jeunesse agricole catholique), dont Bernard Ronot fait partie, encourage les réformes, en allant plus loin que la FNSEA (Fédération nationale des syndicats d’exploitants agricoles), le syndicat créé en 1946 et dominé par les grands céréaliers de la Beauce. Leur credo : une agriculture moderne pour une société nouvelle, défaite des archaïsmes. 

Capitalisme agricole et engrenage chimique
Bernard Ronot se souvient des premiers techniciens agricoles envoyés par les chambres d’agriculture pour lancer les nouvelles pratiques : « Pour produire 40 quintaux par hectare de blé, il va falloir utiliser plus d’engrais », leur dit un jour l’un d’eux. Certains se sont offusqués. Le représentant a répondu : « Essayez, vous verrez. » Le résultat ne se fait pas attendre : « Les blés de mon père passèrent du vert clair au vert poireau. C’était fascinant. Rien ne me semblait plus logique que de faire ça. » En pulvérisant ses nitrates dans ses champs, Bernard Ronot s’imagine en pionnier, à l’avant-garde du progrès. Une cellule technique est ouverte à la coopérative du village, dont il devient l’animateur. « Je travaillais en symbiose avec le technicien. Comme moi, il était jeune, on s’entendait bien. » A deux, ils mettent en place des groupements de vulgarisation pour propager la bonne parole productiviste dans le département.

« Le blé, on voyait bien qu’il aimait ça, qu’il en redemandait, il avait soif de nitrates ! » Avec le recul, il décrit l’engrenage que lui imposait la chimie dans ses champs : « Lorsqu’on répand les nitrates en grande quantité, une herbe, le vulpin, vient concurrencer le blé. Que nous conseille-t-on alors ? Un désherbant qui épargne le blé mais entraîne des carences en oligoéléments. Le blé devient sensible à l’humidité, des champignons apparaissent. Alors que fait-on ? On pulvérise un fongicide. Mais le blé, gorgé de sève, attire les pucerons. Pas de panique ! On répand de l’insecticide. » Les rendements augmentent, et, avec eux, les revenus. Bernard Ronot décrit la franche camaraderie des récoltes sur la moissonneuse-batteuse flambant neuve, achetée avec d’autres agriculteurs. En 1967, pour la première fois, il s’offre quelques jours de vacances, sur la Côte d’Azur.

Dans cette course à la productivité, tous n’ont pas la même réussite que lui. Les agriculteurs qui s’entêtent dans le modèle traditionnel mêlant polyculture et élevage disparaissent, un à un. Et des voix discordantes s’élèvent, comme celle du ­Modef (Mouvement de défense des exploitants familiaux, un temps proche du Parti communiste) qui rassemble, dès 1959, des agriculteurs rétifs aux logiques industrielles. Tous dénoncent le « capitalisme agricole » défendu par la FNSEA. Les premiers groupements pour une agriculture biologique voient le jour, et l’association Nature & Progrès naît en 1964.

Mais Bernard Ronot, comme beaucoup d’autres, n’entend pas ces voix. Il est pris dans la course au progrès, trop occupé à faire passer son exploitation de 40 à 80 hectares, puis à 125 hectares. Les choses vont si bien qu’il refuse un prêt du Crédit agricole, qui finance les investissements fonciers des domaines agricoles à fort rendement. En 1985, pourtant, le paysan est saisi d’un doute immense. Au milieu de ses champs, quelque chose ne tourne plus rond. « Je trouvais ma terre dure, fatiguée… » Il fait venir un scientifique pour des analyses : « Son diagnostic m’a fait tomber à genoux : le sol se reminéralisait, retournant à l’état de pierre. » La même année, il entend parler de Claude Monziès, paysan dans le Cher, qui prône un autre modèle. Lors d’un de ses séminaires, ­Bernard Ronot découvre les théories de Rudolf Steiner, pionnier de la biodynamie. Une révélation, qui bouleverse ce fervent croyant. « Les produits de base des pesticides ont servi à tuer des hommes pendant les deux guerres mondiales. Quand j’ai compris que j’utilisais dans ma terre des énergies de mort, tout a basculé. » D’autant qu’autour de lui, la maladie décime. Son père, son frère et sa sœur ont tous été emportés par le cancer. Lui-même y a été confronté, mais l’a vaincu. Peu de doutes subsistent quant à la cause de son mal.

Aujourd’hui, son fils a repris les terres assainies et, dans le cadre de son association, Graines de Noé, Bernard Ronot, désormais retraité, cultive avec sa femme deux cents sortes de blés anciens à titre expérimental : l’amidonnier ou le petit épeautre, espèce la plus ancienne de blé, apparue il y a quinze mille ans dans le Croissant fertile. Avec l’espoir que les agriculteurs du coin délaissent les variétés hybrides pour revenir aux plus anciennes et à la diversité. « Les semences, c’est l’origine de la vie. C’est par elles que tout doit redémarrer. » Pour enfin renouer avec la terre, et effacer les errements passés.

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