mercredi 6 juillet 2016

Agrocarburants : « Une industrie polluante et non rentable ! »

Par Pierre Perbos, président du Réseau action climat ; Denez l’hostis, président de France nature environnement ; Stéphanie Pageot, présidente de la Fédération nationale d’agriculture biologique ; Claire Fehrenbach, directrice générale d’Oxfam France et Georges Baroni, Confédération paysanne.


Le débat sur la politique des énergies renouvelables pour l’après-2020 vient de s’ouvrir en Europe et, coïncidence, l’industrie des agrocarburants sort l’artillerie lourde pour vanter ses mérites (en particulier à travers une tribune de Jean-Philippe Puig, gérant et directeur général de la SCA Avril, publiée le 31 mai sur lemonde.fr). Sans hésiter à énoncer des contre-vérités avec un aplomb certain.

80% plus de gaz à effet de serre que le diesel
La récente étude publiée par la Commission Européenne n’est pas la première à pointer du doigt l’impact climatique des agrocarburants. Au contraire, elle vient s’ajouter à la longue liste d’études scientifiques qui soulignent l’importance et l’urgence d’évaluer non seulement l’ensemble du cycle de production des agrocarburants mais également leurs effets indirects sur l’utilisation des terres.


En tenant compte de ces éléments, le biodiesel, par exemple, émet en moyenne 80% plus de gaz à effet de serre que le diesel qu’il remplace, qu’il soit produit avec des huiles végétales européennes, comme le colza français, ou importées de pays du Sud, comme l’huile de palme.
Pour compenser le détournement des cultures à vocation alimentaire vers la production des agrocarburants en Europe, comme c’est le cas en France, il faut augmenter les surfaces des terres cultivées ailleurs dans le monde, ce qui passe bien souvent par la destruction de forêts ou l’accaparement de terres dites « non valorisées ». Le bilan pour le climat, et plus généralement pour l’environnement, est donc catastrophique.
Face à cette réalité, l’industrie des agrocarburants reprend à son compte une tactique bien connue du lobby du tabac et des pesticides : jeter le discrédit sur des études scientifiques étayées parce qu’elles énoncent des vérités qui dérangent.

Destruction des moyens de subsistance
Les agrocarburants européens conduisent aussi au déplacement de populations et à la destruction de leurs moyens de subsistance. Les politiques de soutien aux agrocarburants tirent artificiellement à la hausse la demande mondiale en matières premières agricoles, ce qui accroît la volatilité des prix sur les marchés alimentaires.
Les conséquences sont dramatiques pour les populations les plus pauvres des pays du Sud, qui peuvent consacrer jusqu’à 75 % de leur budget à l’alimentation. Ce rôle néfaste a conduit dix organismes internationaux dont le Fonds monétaire international et la Banque mondiale à recommander dès 2011 l’abandon des subventions aux agrocarburants par les États du G20.
L’industrie française aimerait nous faire croire qu’elle se bat seule pour développer sa production. Or, elle a bénéficié pendant des années de soutiens publics dont le montant s’est avéré supérieur à celui de ses investissements. Le cumul des exonérations fiscales s’est élevé entre 2005 et 2014 à 3,6 milliards d’euros dont 2,3 pour la filière biodiesel. Le groupe agro-industriel Avril, en situation de quasi-monopole sur le biodiesel a bénéficié d’un « effet d’aubaine » et d’une « rente de situation ». Ce ne sont pas les ONG qui le disent mais la Cour des comptes.
Cette défiscalisation a seulement pris fin au 1er janvier 2016 mais le gouvernement français a publié, en toute discrétion, un arrêté fin avril qui ouvre la voie à un vrai scandale : requalifier une partie de l’éthanol et du biodiesel, produits depuis plus de dix ans, en agrocarburants dits « avancés » pour bénéficier de nouveaux cadeaux fiscaux. En fin de compte, ce sont les contribuables français qui mettent la main au portefeuille pour financer une industrie polluante et qui plus est non rentable !

Avril leader de l’alimentation animale
La production de diester, un agrocarburant, engendre d’énormes quantités de coproduits, qu’on appelle tourteaux, et qui sont utilisés dans l’alimentation animale. Compte tenu des volumes à écouler, l’avenir du diester dépend de la capacité des animaux à absorber ces tourteaux.
Le groupe Avril qui produit et commercialise le diester s’est ainsi positionné comme le leader de l’alimentation animale et favorise le développement des fermes-usines pour écouler ses stocks : pour des raisons pratiques, les animaux sortent moins et sont donc obligés de consommer des tourteaux à la place de l’herbe.
Les éleveurs, s’étant endettés pour accroître leurs élevages et leur production, sont pris en étau entre d’un côté les fournisseurs de tourteaux et de l’autre les redistributeurs qui fixent des prix très bas et sont donc plus vulnérables aux chutes des prix comme c’est le cas actuellement.
Et si Avril se vante de rendre de l’autonomie à l’élevage français et de réduire les importations de soja, la vérité est bien différente. Les importations de soja n’ont pas bougé en quantité depuis les années 2000. Les éleveurs, à l’échelle de leur ferme, ne sont pas plus autonomes mais dépendent d’un groupe industriel, Avril, qui les pousse vers un modèle agricole aujourd’hui dans l’impasse. Ce même modèle, qui a mis les éleveurs dans la rue l’été dernier.

Tirer les leçons du passé
L’Union européenne doit tirer les leçons de l’échec de la politique actuelle en abandonnant les politiques contraignant les automobilistes européens à consommer des agrocarburants. Elle doit au contraire miser sur des politiques ambitieuses de transports collectifs, d’amélioration de l’efficacité des véhicules ou encore de production d’énergies réellement renouvelables, politiques beaucoup moins onéreuses et beaucoup plus pourvoyeuses en emplois.
Quelques jours après la ratification de l’Accord de Paris, la France, qui n’a eu de cesse de bloquer les réformes au niveau européen et de faire des cadeaux fiscaux à son industrie nationale, doit faire le bon choix pour le climat.

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