vendredi 8 juillet 2016

Valenciennois : le tramway, dix ans et quarante-huit millions de voyages plus tard…

Le 3 juillet 2006, le tramway reprenait l’histoire là où elle s’était arrêtée quarante ans plus tôt, sur un premier tronçon de 9,5 km entre Dutemple et l’université. Deux lignes totalisant 33,8 km irriguent désormais Denain et le Pays de Condé. Nous avons invité l’ancien et l’actuelle président(e)s de l’autorité régulatrice des transports, Francis Decourrière et Anne-Lise Dufour, ainsi que l’opposant de la première heure, Éric Castelain, à dresser leur bilan de ces dix années d’exploitation.


Anne-Lise Dufour : une image « transfigurée »
Contraint de se serrer la ceinture s’il veut continuer à joindre les deux bouts, le SITURV, pardon le SIMOUV (pour Syndicat intercommunal de mobilité et d’organisation urbaine du Valenciennois), change son fusil d’épaule. « Ce n’est plus à nous de porter la rénovation urbaine. Désormais, ce sera la bande roulante, et point ! », martèle sa présidente, Anne-Lise Dufour. Pour tout dire, il n’a plus les moyens de financer grand-chose. Le bus à haut niveau de service qui, de Valenciennes à la frontière belge, devait compléter les trois premières phases du tramway, est enterré.
La députée-maire de Denain gère le service après-vente post-années dispendieuses. Elle soutient malgré tout que le jeu en valait la chandelle : sur son passage, le tram « a transfiguré l’image du Valenciennois » en débloquant des fonds pour la rénovation urbaine de façade à façade. « Une belle opportunité dont se sont saisies les agglos et les villes traversées. »
Vrai outil structurant, succès commercial malgré des chiffres de fréquentation en baisse (lire par ailleurs), le tram peine à remplir sa mission première. « Si l’on veut que les gens abandonnent leur voiture et consentent à emprunter les transports en commun, il nous reste beaucoup de travail », admet Anne-Lise Dufour.
Avec RATP Dev, le SIMOUV se démène pour améliorer la sécurité, la propreté, la ponctualité. Et faire œuvre de pédagogie. Notamment auprès des jeunes, par nature plus faciles à atteindre. « Une fois que les mauvaises habitudes sont prises, il est difficile de les contrarier. » C’est eux que le SIMOUV veut convaincre de la prééminence des transports en commun sur la voiture.

Francis Decourrière : « Viens, ou on ne fera jamais le tram »
Le doigt sur la couture du pantalon, Francis Decourrière y est allé sans barguigner lorsque Jean-Louis Borloo le lui a demandé : « Il faut que tu viennes, sinon on ne fera jamais le tramway. » Alors député européen, il a pris la suite du maire d’Aulnoy Jules Chevalier. Et fait le tram. « Quand je suis arrivé (à la présidence du SITURV, en 2001), la décision était déjà prise. » Les pesanteurs de l’époque entravaient sa mise en œuvre.
Le père de Valérie Létard s’est entouré d’une équipe réduite, « il fallait être pragmatique ». À la manière d’un bulldozer, il n’a pas laissé grand-chose se mettre en travers de son chemin : « Quand j’avais annoncé que le tramway serait inauguré le 13 juin 2006, tout le monde s’est foutu de ma gu… On a eu deux jours de retard. »
Tout cela lui laisse peu de regrets au bout du compte. Sans l’intervention des Bâtiments de France, qui ne voulaient pas entendre parler de caténaires sur la place d’Armes, le tracé n’aurait jamais emprunté la rue de la Vieille-Poissonnerie. Rue de Lille, les commerçants ont signé des pétitions contre le tram, avant de « pleurer pour l’avoir ». Quant à Saint-Saulve, vent debout face à la phase IV : « On ne peut pas faire le bonheur des gens malgré eux. » L’ex-président se réjouit, en revanche, pour le Pays de Condé, ce « coin abandonné du Valenciennois » que le tramway a aidé à désenclaver. 

Éric Castelain : « Un dossier construit à l’envers »
Éric Castelain n’en démord pas : pour répondre au diagnostic « catastrophique » établi à la fin des années 1990 sur l’état du réseau de transports dans le Valenciennois, « il y avait autre chose à faire qu’un tramway ». L’analyse qui était la sienne et l’avait poussé à mener la fronde avec Vigitramway, cauchemar des politiques de l’époque, n’a pas changé.
Il a pris du champ : l’association qu’il présidait est en sommeil depuis dix ans. « Ce n’est pas dans ma culture d’aller me mettre à plat ventre sur les rails du tramway. » Sa « défaite » digérée, le conseiller municipal d’opposition de Saint-Amand-les-Eaux (depuis 2001) resitue le débat : « Si l’on parle de requalification urbaine et du territoire, alors oui, le tramway est une réussite. Mais ce n’est pas ce qu’on nous avait vendu, toute l’ambiguïté est là. La problématique des transports n’a pas été réglée. » Au contraire : « La part utile des transports en commun a même baissé d’un ou deux points par rapport à la situation préexistante. »
Tout part de là, poursuit le chef d’entreprise : « On a construit le dossier à l’envers pour ramener de l’argent. » Mécanique implacable et absurde qu’il n’eut de cesse de pourfendre : « Les caisses du SITURV étaient vides, on a voulu augmenter le versement transport (1). Pour démontrer la pertinence du projet de transport en commun en site propre, et obtenir des financements, on avait, à l’époque, artificiellement ramené des flux sur le barreau gare de Valenciennes – Croix d’Anzin. » Jean-Louis Borloo prit un jour Éric Castelain à témoin : ces millions d’euros tombés du ciel grâce au tramway, « qui les refuserait ? »
1. Contribution dont les employeurs de onze salariés et plus doivent s’acquitter pour financer les transports en commun.

En chiffres
7,05
En millions de voyageurs, cela correspond au pic de fréquentation enregistré par le tramway, en 2014, juste après l’ouverture de la ligne 2 entre Vieux-Condé et l’université de Valenciennes (24 février 2014).
L’année dernière, l’euphorie des débuts est bien retombée : 6,32 millions de voyageurs ont emprunté les deux lignes. Ils étaient 5,4 millions en 2010, à un moment où la ligne 1 reliait déjà l’université de Valenciennes à Denain ; 5,58 millions en 2011 ; 5,765 millions en 2012, un pic ; 5,37 millions en 2013.

269,5
En millions d’euros, le coût de la première phase du tramway, quand le réseau se résumait au tronçon de 9,5 km reliant Dutemple à l’université. Soit 11 % de plus que les estimations. Le SITURV a serré les boulons pour la phase 2 (Denain), dont le coût (65,6 M€) a été contenu en deçà des prévisions (69,4 M€).
La facture de la phase 3 (Pays de Condé), intégrant la requalification de façade à façade, les travaux d’assainissement, l’effacement des réseaux aériens, le passage de la fibre optique, l’achat de neuf rames de tramway… s’est élevée à 160,6 M€.

La Voix du Nord 08/07/2016

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